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13/01/2013

Citation liminaire du livre de Frédéric Andrau sur Albert Cossery, dédié à Monique Chaumette

CosseryAl.jpeg"Je suis un anarchiste aristocrate car je crois que l'humanité, à part les femmes, ne vaut pas grand-chose. Mais je serai toujours du côté des petits, jamais de celui des salopards et si, après avoir lu mes livres, vous ne savez pas qui sont les salopards, c'est que vous n'avez rien compris..."

Albert Cossery

12/01/2013

"Albert Cossery, utopiste anarchiste" par Nadia Agsous (Le Huffington Post)

2013-01-23-Capturedcran2013012310.42.54.png2013 est l'année du centenaire de la naissance d'Albert Cossery. Nouvelliste et romancier francophone d'origine égyptienne, l'auteur est né au Caire, 1913. Il est décédé en 2008 à Paris, dans sa chambre de l'hôtel La Louisiane, à Saint - Germain - Des- Près où il avait élu domicile depuis plus de 60 ans

En 1995, A. Cossery a reçu le Grand prix Audibert pour l'ensemble de son œuvre qui évoque la sérénité, la quiétude et la plénitude. Et nous entraîne dans un univers "misérable", "impitoyable, poussiéreux, poisseux et, pourtant, profondément humain et tendre, des quartiers populaires d'El Kahira, Oum El Dounia (la mère du monde). Ce vaste espace qui prend l'allure d'une "Cour des miracles" où des êtres que l'auteur a rencontrés et côtoyés vivent dans le dénuement le plus total.

L'écriture d'Albert Cossery met en perspective une philosophie et un "way of life" qui séduisent, déstabilisent, questionnent et viennent inévitablement bousculer les évidences et nos préjugés. La vision cossérienne incite à une remise en question des valeurs qui dominent notre monde et conditionnent nos représentations. C'est une incitation à "dépoussiérer" notre sens commun pour renouveler notre rapport au monde.

De roman en roman, l'auteur met en scène des personnages fragiles, sensibles, courageux, fascinants, attachants et libres. D'histoire en histoire, des êtres se rencontrent, se regardent, se reconnaissent, se lient d'amitié et s'unissent autour de valeurs et d'objectifs communs pour marquer leur opposition à un monde où le matériel est érigé en dogme.

Rafik ("les Fainéants de la vallée fertile"). Samantar ("Une ambition dans le désert"). Haykal. (la Violence et la Dérision). Medhat (Un complot de saltimbanques). Gohar (Mendiants et orgueilleux) et tous les personnages qui gravitent autour des héros cossériens sont décrits comme des êtres marginaux, indépendants et libres de tout engagement. Des êtres qui véhiculent la croyance selon laquelle "faire un métier, n'importe lequel, est un esclavage". Non conformistes, autonomes, affranchis, ces personnages émergent comme des individus qui ont "une tête, c'est-à-dire une liberté et capables de calculs et de manipulations...". Ils sont des acteurs à part entière qui définissent leurs propres valeurs et choisissent leur propre style de vie en déployant deux types de stratégie.

Gohar, Rafik, Galal, Hafez et bien d'autres vont recourir à la stratégie de la non-conformisation par l'oisiveté qui se décline sous forme de paresse et de sommeil. Aussi, loin d'être improductive et négative, la paresse, "cette oisiveté pensante" revêt sous la plume d'Albert Cossery une connotation positive puisqu'elle est appréhendée comme une forme d'oisiveté indispensable à la réflexion et à la maturité.

Cette posture est illustrée par Gohar, professeur de lettres et de philosophie à l'université. Après avoir pris conscience que son enseignement était basé sur le mensonge et l'hypocrisie, il décide de renoncer à son capital économique, social et culturel pour vivre dans la peau d'un "mendiant", dans un quartier pauvre du Caire. De temps à autre, il met son savoir-faire rédactionnel au service de Set Amina en écrivant des lettres aux femmes qui résident dans son bordel.

Gohar est fasciné par ce lieu qu'il assimile à un espace où "la vie se montre à l'état brut, non dégénéré par les conformismes et les conventions établies". Pour ce personnage formidablement sympathique qui nous prend aux tripes, l'oisiveté est le symbole de la liberté. C'est le moyen par lequel il affirme son individualité et son choix de vie qui prend la forme d'une existence simple, sereine, authentique et dépouillée d'artifices et de faux semblants.

Le sommeil renvoie à l'idée du retrait de la société. Les personnages qui animent l'histoire des "Fainéants de la vallée fertile", Galal, Rafik, Hafez, considèrent le sommeil comme une "valeur suprême" car synonyme de refuge et de protection du monde des hommes. C'est un rempart contre l'ennui, l'exploitation, l'avilissement et l'esclavage.

Le second type de stratégie concerne la non-conformisation par l'amusement et la dérision. Samanta,r Heykal, Medhat, Heymour et Imtaz vivent dans la gaieté, la joie et la liesse tournant en dérisoire tout ce qui les entoure, et notamment la dimension oppressive des dirigeants qui les gouvernent.

A la lumière de cette approche, la dérision, cet "instrument" de non-violence et de plaisir poursuit un double objectif. Primo, elle prend le sens d'une attitude contestatrice et de remise en cause de l'ordre politique et social établi. Quelques-unes de leurs tactiques pour ridiculiser davantage le pouvoir oppressif du gouverneur concernent la rédaction de tracts à la gloire du gouverneur et le projet d'ériger une statue en son honneur.

Secundo, la dérision revêt une dimension positive dans le sens où c'est un moyen d'affirmation de soi et de développement personnel qui permet à ces individus de rire de tout, de se détacher du monde matériel, de se distraire, d'être soi-même et de vivre libres. Et à la lumière de cette conception, Samantar nous apparaît comme "l'homme du moment présent et des plaisirs terrestres", comme un homme qui "avait déjà fait sa révolution tout seul et jouissait avec orgueil de sa suprématie sur un monde d'esclaves".

Heykal, Samantar. Rafik. Taher. Imtaz. Medhat. Gohar. Heymour émergent comme des personnages qui rient de la vie. Jouissent du présent. Conçoivent la dérision comme une alternative à la violence. Ces êtres ont fait le choix d'une vie marginale libérée des considérations matérielles et du poids du conformisme et de l'aliénation.

Les figures cossériennes ont fait leur propre révolution. Et nous incitent à notre tour à faire notre propre révolution. Car chaque protagoniste, chaque scène, chaque parole est une invitation à une remise en question du monde dans lequel nous végétons. C'est une incitation à une remise en question de soi afin de s'approprier le cours de sa vie, de son histoire et rompre avec la domination, les hypocrisies, les leurres, les faux semblants. Car pour A. Cossery, "un grand livre vous donne une puissance extraordinaire. Vous pouvez être pauvre, misérable, malade, désespéré, la lecture d'un grand chef-d'œuvre vous fait oublier tout ça".

Alors, lisez et relisez A. Cossery ! Et laissez vous emporter par le flot des vagues du monde merveilleux de la sagesse orientale d'où se dégage un appel incessant et pressant à la libération. Notre Libération !

Oeuvres complètes, Albert Cossery, T 1, T 2, Editeur : Joëlle Losfeld, 2005

11/01/2013

Albert Cossery par Bernard Fandre sur Culture & Revolver (2010)

861338_10151349917618995_1285605854_o.jpgLa dernière sortie d’Albert Cossery ou le règlement à la française

05/01/2013

Extraits du film de Sophie Leys "Une vie dans la journée d'Albert Cossery (2005)

Le G.R.E.C. présente Une vie dans la journée d'Albert Cossery 
Un film de Sophie Leys (2005)

 

Avec Albert Cossery, Claire Labarbe / Scénario : Philippe Cardinal
 
et l'aimable participation de Michel Piccoli, Joëlle Losfeld, Robert Solé, Edouard Baer, Luc Barbulesco, Georges Moustaki, Salim Jay, Frédéric Beigbeder, Roger Grenier, Albert Fahri
 

Paroles d'Albert Cossery décryptées :
 
398829_10151349919783995_589793726_n.jpgJe suis né au Caire en 1913. Mon père pouvait lire le journal, mais il n'a jamais lu un livre. Ma mère était illetrée. Si ma mère me voyait aujourd'hui, elle ne me reconnaîtrait pas. Quand je me balade au Jardin du Luxembourg, je pense "Si ma mère me voyait au Jardin du Luxembourg !" C'est pour elle quelque chose qui n'existait pas, elle ne savait pas où était la France, mais cela fait partie de ma vie. J'ai effectué toute ma scolarité dans une école française. À dix ans déjà, je voulais être écrivain, je savais exactement ce que je voulais être. Mais l'écriture, je ne sais pas comment ça vient. Dans mes premiers romans, mes personnages sont issus d'un milieu populaire et ils ont des idées révolutionnaires. Mais, petit à petit, ça évolue vers la dérision. C'est la révolution qui devient la dérision. J'ai toujours pensé qu'il était grotesque de prendre au sérieux n'importe quel dirigeant. Je ne suis pas le seul, puisqu'il y a de plus en plus de gens qui ne votent pas. Pourquoi ? C'est parce qu'ils pensent la même chose que moi : telle qu'elle est pratiquée aujourd'hui, ce n'est plus de la démocratie, elle ne profite qu'aux salauds, puisqu'on peut manipuler les foules - vous savez bien qu'on manipule les gens - sinon comment un Bush peut gagner les élections, s'il ne manipule pas, avec tous ses mensonges ? 

Serrer des mains de charretiers, de cochers, de fermiers ; embrasser des enfants morveux ; débiter des promesses aussi fausses qu'un orgasme de prostituée, tout cela dans l'espoir d'acquérir une infime parcelle d'un pouvoir lui-même domestique des puissances financières, il faut le faire. Pour rien, pour un petit truc, il faut vraiment ne pas aimer la vie.

(Sur Saint-Germain des Prés) Je suis venu ici en 45, invité avec mon éditeur Charlot. Il y avait beaucoup d'écrivains, de peintres qui venaient chaque soir, on allait danser à la Rose Rouge rue de Rennes, au Club Saint-Germain, il y avait Boris Vian. Il y a une rupture complète dans la clientèle depuis 65. Saint-Germain, c'est 15, 20 ans, de 45 à 65 à peu près. Dans aucun pays au monde, je n'aurais pu rencontrer tous les gens que j'ai rencontrés. Au Caire, lorsque je lisais des romans de Balzac, j'avais déjà envie de vivre à Saint-Germain.

(au Jardin du Luxembourg) Ici, c'est la campagne à cinq minutes du macadam. C'est là que je réfléchis à ce que je vais écrire. 

(à propos des chaises du Luxembourg) Oui, Madame. Ca, fallait payer. C'était mieux quand il fallait payer, parce qu'au moins tu trouvais une chaise.

Je hais les hommes. J'aime les femmes, parce que jusqu'à maintenant elles n'ont pas commis de massacres. 

Le luxe, c'est de ne rien posséder. Quand tu ne possèdes rien, tu es libre.

La télévision participe à un complot mondial destiné à éradiquer l'intelligence sur toute la planète. 

Mendiants et Orgueilleux 1971
réalisation et production
Jacques Poitrenaud
 
Adaptation de Mendiants et Orgueilleux
réalisation Asma El-Bakri 1991
Extrait : "Quand on a un beau cul, on n'a pas besoin de savoir écrire (...) Tu as parfaitement raison"

04/01/2013

Joëlle Losfeld, Frédéric Beigbeder, Georges Moustaki, Michel Piccoli (film de Sophie Leys, 2005)

Le G.R.E.C. présente Une vie dans la journée d'Albert Cossery 

Un film de Sophie Leys (2005)


Trois témoignages décryptés : Joëlle Losfeld, Frédéric Beigbeder, Michel Piccoli

losfeld.jpgJoëlle Losfeld, éditrice (ses paroles dans le film, décryptage artisanal)

J'avais repris les éditions qu'avaient créées mon père, qui s'appelaient Le terrain vague, Eric Losfeld et j'avais décidé de reprendre toute l'oeuvre d'Albert Cossery, qui était alors vacante. Et je l'ai rencontré, je l'ai appelé à la Louisiane, où il était toujours et où il est toujours d'ailleurs, et puis nous nous sommes fixés rendez-vous au Flore, qui est un lieu qu'il affectionne particulièrement. Et là-bas, au Flore, je lui ai dit, très simplement "Voilà, je voudrais rééditer vos oeuvres. Je trouve qu'il ne faut pas que vos livres manquent dans les librairies, c'est impensable" et il m'a dit "Ben très bien, j'accepte volontiers" et on a signé les contrats sur un bout de table au Flore, on a signé un accord qui s'est concrétisé par des contrats. Voilà, ça a été d'une facilité absolument déconcertante avec nous. Ca a toujours été emblématique pour moi de publier Albert Cossery. Il y avait chez Albert une telle détermination à dire les choses, une telle exigeance et une telle écriture que quand j'ai refondé ma maison d'édition, j'ai tenu à ce que ce soit le premier auteur qui paraisse au sein de cette maison. Il y a quelque chose de très très consolateur dans la lecture d'Albert Cossery - je ne sais pas si ce n'est pas un néologisme ce mot consolateur, peu importe - et qui fait que ça donne beaucoup d'espoir aux jeunes. "Retirez-vous de la vie mondaine, retirez-vous des richesses, de l'appât des richesses, mais enrichissez-vous intellectuellement et sachez réfléchir" C'est vraiment quelque chose qui a séduit un jeune public, et qui séduit d'autres - pas qu'un jeune public, moi-même, c'est un discours qui me séduit beaucoup.

(...)

Il y a des gens qui rejettent l'oeuvre d'Albert Cossery. Et tant mieux qu'il n'y ait pas de consensus d'ailleurs sur l'oeuvre d'Albert. Je pense que ça le chagrinerait assez que certaines personnes aiment son oeuvre. Mais quand on aime l'oeuvre d'Albert Cossery, on n'en ressort pas de la même manière qu'avant. Il y a l'avant lecture d'Albert et l'après lecture d'Albert. Et c'est réconfortant dans la mesure où ça ouvre effectivement un champ d'ouvertures et de pensées énorme et que n'ont pas tous les écrivains - non, plutôt que les écrivains ont, et pas tous les romanciers. 

(...)

Alores voilà une chose qui est particulièrement précieuse, en tous cas pour nous, c'est Une ambition dans le désert, c'est un manuscrit qui est assez extraordinaire. C'est vrai qu'Albert ne tape pas à la machine, et encore moins à l'ordinateur maintenant, et quand il a écrit Une ambition dans le désert on ne tapait pas à l'ordinateur de toute façon. C'est un cadeau qui m'émeut beaucoup parce que c'est un manuscrit, c'est un vrai manuscrit. Il vient signer à tous les salons du livre depuis très longtemps maintenant et il ne laisse personne indifférent quand il marche dans les travées, en tous cas je connais beaucoup d'éditeurs... Pour eux, c'est une espèce de bouée de sauvetage de se retrouver dans ce Salon du Livre, cet espèce de grand bazar, mais tout d'un coup, la personnalité d'Albert Cossery vient rendre sa dignité à ce grand bazar. Et pour eux c'est l'écrivain qui vient signer, et ce n'est pas tous ces gens qui ne sont pas écrivains, parce que ça s'est perverti comme ça, le Salon du Livre, mais au moins c'est le dernier écrivain de cette génération et c'est assez émouvant.

(...)

Sur son nouveau manuscrit, il y a deux mois à peu près, il m'a montré cinq pages de ce manuscrit. J'ai lu la première page, le premier feuillet.

Beigbeder.jpgFrédéric Beigbeder, écrivain (ses paroles dans le film, décryptage artisanal)

Entre Henri Miller et Albert Camus, je pense qu'on a deux parrainages qui expliquent l'importance de Cossery aujourd'hui, sans doute l'écrivain vivant en France pour moi le plus important, en tous cas depuis la mort d'Antoine Blondin.

(...)

Alors là je suis près d'une statue pharaonique, et ce qui est amusant c'est qu'on n'est pas du tout au Musée du Louvre, avec de vieilles momies. On est devant une statue assez kitsch rue de Sèvres et ça aussi, je trouve que ça ressemble bien à Albert Cossery. C'est à dire surtout pas de sérieux, pas de gravité, pas de prétention. Quand on doit le définir, on peut presque prendre tous les titres de ses romans et puis on a un portrait d'Albert Cossery, "un fainéant dans la vallée fertile", "mendiant et orgueilleux", c'est un peu lui. Il a une sorte de laconisme exotique, je ne sais pas comment on pourrait dire, un ton assez sarcastique parfois, et provocateur que j'aime bien. C'est vrai qu'il y a souvent des prostituées, il y a souvent des voleurs, il n'y a jamais de morale, il n'y a pas de jugement de valeur, ce sont des anti-héros, un peu comme justement le Meursault de l'Etranger. Dans un monde qui est de plus en plus un monde de consommation, de communication, de vitesse, de bruits, voilà un écrivain qui parle de tout le contraire. Qui parle de lenteur, de silence, de solitude, d'oisiveté, et au fond il nous donne un exemple. Je ne dis pas que ce soit un saint, mais c'est peut-être un modèle, en tous cas c'est peut-être un contre-exemple au monde tel qu'il va. 

(...) 

C'est quelqu'un qui a compris que le véritable hédonisme, le véritable plaisir de la vie, c'est de sélectionner ses besoins. Finalement, avec quelques livres, une ou plusieurs jolies femmes, un rayon de soleil et une chambre d'hôtel, on peut très bien se suffire à soi-même et passer une cinquantaine d'années tout à fait décentes sur cette terre.

georges_moustaki_reference_eom44444.jpgGeorges Moustaki, chanteur (ses paroles dans le film, décryptage artisanal)
 
J'étais pas content du film, un peu à cause de moi, un peu à cause des autres, et par contre Albert qui n'a pas été très présent sur le terrain, il est venu pour les repérages, pour la partie plaisante comme il sait le faire, et puis après quand on était dans le travail proprement dit il nous a abandonnés à notre sort et il a manqué parce que c'était intéressant de voir sa vision, scène après scène. J'étais fasciné par le talent, par la reconstitution concrète ou imaginaire d'un pays que j'aime, dont j'apprécie l'humour, dont j'apprécie l'art de vivre et des personnages aussi qu'il a très bien su restituer, et je trouve que ses livres sont très denses et racontent bien la vision de Cossery à propos de l'Egypte et qui ressemble très fort à la mienne.
 
Adaptation de "Mendiants et Orgueilleux" dessin : Golo 1991

piccoli_183.jpgMichel Piccoli, comédien (ses paroles dans le film, décryptage artisanal)

Il ne faut surtout pas rendre hommage à Albert Cossery de son vivant, parce qu'il est au-dessus des hommages. C'est un homme qui est tellement secret, tellement indépendant, tellement soit-disant solitaire. C'est peut-être le plus secret et l'homme dont on était tous le plus amoureux peut-être. Jamais aucune compétition avec lui, jamais d'affrontement, sauf quand il déteste les choses. Là, quand il se met à être virulent, violent, cet homme très élégant et très doux, ça peut aller très très loin. Il vit hélas très seul - je dis hélas pour ceux qui n'ont pas, comment je dirais ? je ne sais pas la grâce de l'avoir connu depuis très longtemps. Parce que si on fait sa connaissance de lui, maintenant, on ne peut pas comprendre à quel point c'est un homme de son vivant mythique, même quand il était jeune, un Égyptien mythique, un de plus. Il ne parle plus parce qu'il a été malade, mais il s'est habitué à ne plus parler, il sort des petits carnets et les personnes qui vivent très souvent avec lui le comprennent, parce qu'il y a des mouvements de lèvres et des sons qui apparaissent, qui sont tout à fait reconnaissables. Il vit dans un monde dans lequel il est né, il raconte la vie des personnages du monde dans lequel il est né. Il a vécu dans un autre monde et là il n'a jamais écrit sur le personnage dans lequel il vit. il vit dans une Alexandrie ancienne, dans une Egypte de rêve, dans une Egypte d'aristocratie, de tout le Moyen-Orient. J'aimerais beaucoup l'entendre parler égyptien.  Pourquoi je le lui ai jamais demandé ?

(...)
 
C'est une contiunuité de rêves, et pas d'abandon de la vie mais qui supporte avec beaucoup d'humour la vie qui l'abandonne. La vie qui l'abandonne, lui, Albert. Mais lui n'a pas abandonné la vie, pas du tout, absolument pas.

03/01/2013

Robert Solé, Edouard Baer, Luc Barbulesco, Salim Jay, Roger Grenier et Albert Farhi (film de Sophie Leys, 2005)

Le G.R.E.C. présente Une vie dans la journée d'Albert Cossery 

Un film de Sophie Leys (2005)


Six témoignages décryptés : Robert Solé, Edouard Baer, Luc Barbulesco, Salim Jay, Roger Grenier et Albert Farhi

Robert Solé, écrivain, journaliste (décryptage artisanal de ses paroles)

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Je crois qu'Albert Cossery, comme il le dit lui-même, n'a jamais quitté l'Egypte au fond : l'Egypte réellement l'habite, l'inspire, inspire les thèmes de ses livres, inspire le ton de ses livres, inspire sa langue - même s'il écrit en français, on sent bien que souvent il pense en arabe, ou que les mots lui viennent en arabe, donc c'est vraiment l'Egypte. C'est l'Egypte avec des aspects très fins, cette nonchalance égyptienne, ce sens de l'humour, cette dérision égyptienne qu'il a très bien reproduite et même recréée comme un véritable écrivain. 

*****

Edouard Baer, comédien (décryptage artisanal de ses paroles)

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Ca m'avait amusé quand j'avais vu "L'almanach de Saint-Germain des Prés" de Boris Vian où il le décrivait. Il y avait une photo de lui très étonnante, très sec, très jeune. Il y avait déjà un truc assez violent, assez dur dans le visage. C'est ça qui est étonnant : en lisant, on pourrait croire qu'il y a plus de douceur chez lui. Je suis fou du début des Fainéants dans la vallée fertile : le type qui regarde le jeune garçon en train de chasser, il est épuisé de l'activité déployée.... Enfin, c'est extraordinaire et alors en style c'est d'une écriture incroyable. Et maintenant il prétend que il a poussé l'art du "c'était mieux avant" à un truc qui est quasi poétique. "Le pain, le ciel c'était mieux avant" alors les jolies femmes étaient plus jolies. Il trouve un manque de grâce. Je me mets parfois en terrasse avec lui au Flore pour le convaincre qu'il y a quand même de jolies filles qui passent...    

Ca m'enchante physiquement quand il passe du renfrognement, quand il y a un éclair, un souvenir, un sourire, qui réapparaît. Il a une façon de sourire, ça lui est tellement volé qu'il est presque fâché que ça lui ait échappé, il est assez irrésistible. Quand on finit par lui faire échapper un sourire ou un rire, il revient de très très loin celui-là, et on est très fiers. 

D'ailleurs, il a une mise et tout ça, une tenue, une silhouette d'une élégance, c'est extraordinaire de le croiser dans la rue. C'est une expérience urbaine forte.

Luc Barbulesco, enseignant (décryptage artisanal de ses paroles)

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Les personnages qui conduisent le récit sont des hommes, que ce soit Gohar ou d'autres, mais ils vont chercher auprès des femmes, qui sont souvent d'ailleurs des jeunes filles - que ce soit des petites filles comme celle à bicyclette ou des jeunes filles de 15, 16 ans. Ils vont les chercher comme une sorte de référence, comme une source de joie aussi, mais aussi comme une source de connaissance.   

(...)

Et ses leçons d'humanité, on a peine à les percevoir parce qu'elles sont délivrées de façon très allusive, très énigmatique, comme tout ce qui a trait à l'Egypte, ici ce sont des chiffres, ce sont des énigmes. Donc à nous d'une certaine manière eh bien de déchiffrer des énigmes. 

Salim Jay, écrivain (décryptage artisanal de ses paroles)

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Albert Cossery, c'est d'abord une phrase, une phrase qui a la délicatesse et la netteté du trait d'un maître du dessin. C'est cela, le talent de Cossery : raconter, certes, parce que c'est un grand conteur, mais aussi faire naître une vérité qui est à la fois la vérité intérieure de l'écrivain, et la vérité mystérieuse, l'énigme humaine. On se comprend mieux soi-même en lisant Albert Cossery, on comprend mieux l'Orient s'il existe, on comprend mieux l'Occident s'il existe, on comprend mieux l'homme et la femme s'ils existent. 

Roger Grenier, écrivain (décryptage artisanal de ses paroles)

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C'était une sorte de calendrier vivant. Je trouvais Albert Cossery parce qu'il disparaissait tout l'hiver, puis quand on le voyait réapparaître à la terrasse du Flore sur le coup de midi ou de 2h de l'après-midi pour prendre son petit-déjeuner, on se disait "Ah ça y est, les beaux jours sont revenus". Et puis il y avait cet hôtel qu'il a fini par rendre légendaire, l'hôtel de la Louisiane où il habitait toujours, c'était une période, ça n'a pas duré très longtemps, l'époque de Combat, ça s'est terminé en juin 47. C'était l'époque où vraiment le soir alors qu'on savait que le journal était condamné, on allait se consoler dans les boites de Saint-Germain des Prés dont c'était la naissance d'ailleurs, le Tabou et le Méphisto. Et Camus y allait presque tous les soirs et c'est dans ce quartier évidemment qu'il a connu Cossery. Et puis, Camus était toujours très sensible aux gens originaires d'Afrique du Nord. Bon, l'Egypte, c'est pas exactement le Maghreb, mais enfin ça fait rien, il y avait une fraternité.

Albert Farhi, écrivain, journaliste (décryptage artisanal de ses paroles)

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Le Caire, où nous sommes tous nés dans le premier quart du XXème siècle était un pays qui était colonisé, et trois fois plutôt qu'une par les Turcs, par les Anglais et par la langue française. Mais la préférence allait au français, ce qui est un paradoxe. Il y avait - je ne vais pas vous faire un historique de la chose - il y avait sept quotidiens français au Caire, sept pour une population francophone qui à mon avis ne devait pas dépasser le demi-million. (...) Albert, ça n'a jamais été un ami comme ça. On l'aimait bien, mais on n'était pas intimes. Il portait des pochettes, il avait des cravates auxquelles il faisait deux doubles noeuds, il avait un côté venin comme ça, il m'a toujours paru beau comme un acteur de cinéma du noir et blanc, du début du parlant, toujours très bien coiffé, il portait un costume qui était usé aux manches mais très élégant. Moi, c'est l'image que j'en ai (croquis réalisé par Bib en 1931), longeant les trottoirs, cherchant que dévorer, mais un tout petit peu déplacé dans le temps, un peu à contretemps. Il n'était pas à la mesure des gens qui marchaient dans la rue européenne. Il était comme moi habillé normalement, il était un peu trop dandy. (portrait réalisé par El Telmessany en 1941) Jeune homme, c'est un miracle qu'il ait eu envie d'écrire. Ca aurait été un petit voyou qui aurait fini par se suicider par la drogue. Il était en partie dédoublé dans sa culture française, mais pas dans sa promiscuité égyptienne. Je dis "promiscuité" : il sait parler aux laveuses, aux putains, à celle qui lui avait repassé sa chemise, il savait parler. Je me suis toujours demandé si ses petits bonhommes verts qu'il nous décrits - la basse Egypte, l'Egypte la plus proche de la terre, des misérables - ne sont pas les hommes verts de l'avenir. C'est ça, l'humanité à venir. C'est ça, Starwars, ce sont ces personnages-là qui sont l'avenir, et ces personnages-là qu'on fait le terrorisme, et ces personnages-là dont on fait les martyrs, musulmans et autres - même les Juifs en Israël qui se tuent parce qu'on va les foutre à la porte de Gaza où je sais plus où. Ce sont ces personnages-là. Il a une vision en apparence baroque, mais c'est très sérieux. C'est beaucoup plus sérieux que ça. C'est pas des romans réalistes et baroques, du folklore égyptien, c'est une fiction d'une humanité à venir. Les vrais vivants, c'est ces types-là, c'est pas vous ni moi.

Les années où il a vécu en Egypte avant-guerre - moi je le voyais au Caire - il déambulait entre Soliman Pacha et la rue Fouad.